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09.07.2009

POESIES CHRETIENNES

 

POESIES CHRETIENNES


D'autres Poésies d'inspiration chrétienne

 

 

JEHAN RICTUS Alias Gabriel Randon de Saint-Amand (1867/1933)

 

«La prière de Charlotte»

Récitée par MARIE DUBAS (1934)


R'grdez moi ça cette espèce de bande de fourneaux
Ça vous bouscule, ça vous d'mandrait seulement pas pardon
Va donc eh! Faux Ch'man, Eh purée !

Seigneur Jésus, je pense à vous
Ça m'prend comme ça, y a pas d'offense
J'suis morte de froid, j'me tiens plus debout
Ce soir encore, j'ai pas eu d'chance

Ce soir pardi c'est l'réveillon,
On n'voit passer qu'des rigoleurs
J'gueulerais "Au feu" ou "Au voleur" !
Personne n'y f'rait attention

J'suis là, Sainte-Vierge, à mon coin d'rue
Où d'puis l'apéro, j'bas la semelle
J'suis qu'une ordure, une fille perdue
C'est la Charlotte qu'on m'appelle

Sûr qu'avant d'vous causer première
Une femme qu'est plus bas que l'ruisseau
Devrait conobrer ses prières
Mais y m'en revient que des p'tits morceaux

Venez, z'yeutez, c'est la Saint-Poivrot
Tout flambe, tout chahute, tout reluit
Les restaurants et les bistrots
Ils ont la permission d'la nuit

Tout chacun n'pensent qu'à croustiller
Y a plein d'monde dans les rôtisseries
Les épicemards, les charcuteries
Que ça sent bon l'boudin grillé....

(Bruit de cloche, coeurs qui chantent "Noël, Noël")

Minuit. A présent Jésus est né

Dans les temps, quand y s'est amené
S'y gelait comme y gèle c'te nuit
Su'la paille de vot' écurie
Vous avez bien dû avoir froid
Jésus et vous, Vierge Marie

N'est-ce pas que vous êtes pas fâchée
Qu'une fille d'amour pleine de péchés
Vous cause ce soir à sa manière
Pour vous expliquer ses misères ?
Dites-moi que vous êtes pas fâchée

Allez ! Bing! On m'bouscule avec des litres
Des pains d'quatre livres, des assiettes d'huîtres
Non, mais regardez-moi tous ces chameaux !
Oh! pardon, excuse, Vierge Marie
V'là qu'j'ai encore dit un vilain mot

C'est vrai que j'ai quitté d'chez nous
Mais c'était qu'la dèche et les coups
C'était un vrai enfer Sainte-Vierge
Soit dit sans être une effrontée
Vous-même y seriez pas restée

Eh ben, c'est pas des boniments
C'est vrain j'vous l'jure,Vierge Marie
Malgré comme ça qu'j'aie fait la vie
J'ai pensé à vous ben souvent

J'revois vot' belle robe bleue, vot' voile
Même qu'il était piqué d'étoiles
Vot' belle couronne d'or sur la tête
Et votre petit trésor sur les bras

Pour sûr que vous étiez jolie
Comme une reine, comme un miroir
Et c'est vrai que j'vous revois ce soir
Avec mes yeux de gosseline
C'est comme si que j'y étais, parole

Aussi, si vous vouliez, Sainte-Vierge
Faire ce soir quelque chose pour moi
Pour l'temps qu'j'étais pas une impie
Vous n'avez qu'à lever un p'tit doigt
Et n'pas vous occuper du reste

J'vous d'mande pas des choses pas honnêtes
Faites seulement que j'trouve et ramasse
Un porte-monnaie avec galette
Perdu pas un d'ces muf's qui passent
À moi plutôt qu'au balayeur

Un porte-lazagne, Vierge Marie
N'y aurait-y d'dans qu'un larantqué
Ça m'aiderait pour m'aller planquer
Ça m'permettrait d'attendre à demain
Et d'm'enfoncer dix ronds d'boudin

Ou alors, si vous pouvez pas
Ou poulez pas, Vierge Marie
Vous allez m'trouver ben hardie
Mais faites-moi de suite sauter l'pas

Et pis, emmenez-moi avec vous
Prenez-moi dans le Paradis
Ousqu'y fait chaud, ousqu'y fait doux
Où plus jamais je ferai la vie

Ah! Emmenez-moi, dites, emmenez-moi
Avant que la nuit soye passée
Et que j'soye encore ramassée
Sainte-Vierge, emmenez-moi, j'vous en prie ?

Je n'en peux pus de grelotter
Tenez, allumez mes mains gercées
Et mes p'tits souliers découverts
J'n'ai toujours qu'mon costume d'été
Qu'j'ai fait teindre en noir pour l'hiver

Oui, emmenez-moi, dites, emmenez-moi
Et comme y doit y avoir du chemin
Si des fois vous vous sentiez lasse
Vierge Marie, pleine de grâce
De porter à bras not'Seigneur
Un enfant, c'est lourd à la fin

Vous me l'repasserez un moment
Et moi, je l'porterai à mon tour
Sans le laisser tomber par terre
Comme je faisais chez mes parents
La p'tite moman dans les faubourgs
Quand j'trimballais mes petits frères...

Vierge Marie, pleine de grâce
Vous qui êtes bénie entre toutes les femmes
Priez pour nous pauvres pêcheurs
Priez pour nosu pauvres pêcheurs...

On trouve également des couplets et des
phrases supplémentaires dans certaines versions:

La doche à crans, l'dâb toujours saoul
Les frangins déjà affranchis

(...)

Et vous aussi, Vierge Marie
Sainte-Vierge, Mère de Dieu
Qui pourriez croire que j'vous oublie
Ayez pitié du haut des cieux

Vierge Marie... pleine de grâce...
J'suis fauchée à mort, vous savez
Mes poignets, c'est pus qu'une crevasse
Et me v'là ce soir sur l'pavé

Si j'entrais m'chauffer à l'église
On m'foutrait dehors, c'est couru
Ça s'voit trop que j'suis fille soumise
Oh! mand' pardon, j'viens d'dire "foutu"

(...)

Ça m'fait gazouiller les boyaux
Brrr! À présent Jésus est né

C'est vrai que j'ai plaqué l'turbin
Mais l'ouvrière gagne pas son pain
Quoi qu'a fasse, elle est mal payée

A n'fait même pas pour son loyer
À la fin, quoi, ça décourage
On n'a pus de cœur à l'ouvrage
Ni le caractère ouvrier

J'dois dire encore Vierge Marie
Que j'ai aimé sans permission
Mon p'tit, mon béguin, un voyou
Qu'est en c'moment en Algérie
Rapport à ses condamnations

Mais quand on a trinqué tout gosse
On a toujours besoin d'caresses
On se meurt d'amour toute sa vie
On s'arrêtait pas, que voulez-vous

Pourtant j'y suis encore fidèle
Malgré les autres qui m'courent après
Y a l'grand Jules qui veut pas m'laisser
Faudrait qu'avec lui j'me marie
Histoire comme on dit, d'l'engraisser
Ben, jusqu'à présent, y a rien d'fait
J'ai pas voulu, Vierge Marie

Enfin, je suis déringolée
Souvent on m'a mise à l'hosto
Et j'm'ai tant battue et soûlée
Que j'en suis pleine de coups d'couteaux

Bref, je suis pus qu'une saloperie
Un vrai fumier Vierge Marie
Seulement, quoi qu'on fasse ou qu'on dise
Quand on veut s'acheter une conduite
Y a quequ'chose qu'est pus fort que vous

Et ce soir encore ça m'rappelle
Un temps, qui jamais ne reviendra
Ousque j'allais à vot' chapelle
Les mois que c'était votre fête

Seulement, c'est pus comme à l'école
Ces pauvres callots, ce soir, madame
Y sont rougis et pleins de larmes

Sauf mon p'tit, dont j'suis pas guérie
Vous pensez qu'je ne regretterai rien
D'Saint-Lago, d'la Tour, des médecins
Des barbots et des argousins

 

MARIE-NOEL (1883/1967)

 

Prière du poète

Mon Dieu qui donnes l’eau tous les jours à la source,
Et la source coule, et la source fuit ;
Des espaces au vent pour qu’il prenne sa course,
Et le vent galope à travers la nuit ;

Donne de quoi rêver à moi dont l’esprit erre
Du songe de l’aube au songe du soir
Et qui sans fin écoute en moi parler la terre
Avec le ciel rose, avec le ciel noir.

Donne de quoi chanter à moi pauvre poète
Pour les gens pressés qui vont, viennent, vont
Et qui n’ont pas le temps d’entendre dans leur tête
Les airs que la vie et la mort y font.

L’herbe qui croît, le son inquiet de la route,
L’oiseau, le vent m’apprennent mon métier,
Mais en vain je les suis, en vain je les écoute,
Je ne le sais pas encor tout entier.

J’ai vu quelqu’un passer, un fantôme, homme ou femme...
Mon coeur appelait sur la fin du jour...
Les rossignols des bois sont entrés dans mon âme.
Et j’ai su chanter des chansons d’amour.

J’ai vu quelqu’un passer, s’approcher, disparaître ;
Et les chiens plaintifs qui rôdent le soir
Ont hurlé dans mon coeur à la mort de leur maître.
J’ai su depuis chanter le désespoir.

J’ai vu les morts passer et s’en aller en terre,
Leur glas au cou, lamentable troupeau,
Et leurs yeux dans mes yeux ont fixé leur mystère.
J’ai su depuis la chanson du tombeau...

Mais si tu veux mon Dieu que pour d’autres je dise
La chanson du bonheur, la plus belle chanson,
Comment ferai-je moi qui ne l’ai pas apprise ?
Je n’en inventerai que la contrefaçon.

Donne-moi du bonheur, s’il faut que je le chante,
De quoi juste entrevoir ce que chacun en sait,
Juste de quoi rendre ma voix assez touchante,
Rien qu’un peu, presque rien, pour savoir ce que c’est.

Un peu – si peu – ce qui demeure d’or en poudre
Ou de fleur de farine au bout du petit doigt,
Rien, pas même de quoi remplir mon dé à coudre...
Pourtant de quoi remplir le monde par surcroît.

Car pour moi qui n’en ai jamais eu l’habitude,
Un semblant de bonheur au bonheur est pareil,
Sa trace au loin éclairera ma solitude
Et je prendrai son ombre en moi pour le soleil.

Donne-m’en ! Ce n’est pas, mon Dieu, pour être heureuse
Que je demande ainsi de la joie à goûter,
C’est que, pour bercer l’homme en la Cité nombreuse,
La nourrice qu’il faut doit savoir tout chanter.

Prête-m’en... Ne crains rien, à l’heure de le rendre,
Mes mains pour le garder ne le serreront pas,
Et je te laisserai, Seigneur, me le reprendre
Demain, ce soir, tout de suite, quand tu voudras...

Ô Toi qui donnes l’eau tous les jours à la source,
Et la source coule, et la source fuit ;
Des espaces au vent pour qu’il prenne sa course
Et le vent galope à travers la nuit,

Donne de quoi chanter à moi pauvre poète,
Ton petit oiseau plus fou que savant
Qui ne découvre rien de nouveau dans sa tête
Si dans son coeur tu ne l’as mis avant.

Vous qui passez par là, si vous voulez que j’ose
Vous rapporter du ciel la plus belle chanson,
Douce comme un duvet, rose comme la rose,
Gaie au soleil comme un jour de moisson,

Si vous voulez que je la trouve toute faite,
Vite aimez-moi, vous tous, aimez-moi bien
Avant que mon coeur las d’attendre un peu de fête
Ne soit un vieux coeur, un coeur bon à rien.

Aimez-moi, hâtez-vous... J’entends le temps qui passe...
Le temps passera... le temps est passé...
Bientôt fétu qui sèche et que nul ne ramasse
Mon coeur roulera par le vent poussé,

Sans voix, sans coeur, avec les feuilles dans l’espace.

(Les Chansons)

 

PRIERE : «La communion pauvre»

Mon Dieu, je ne Vous aime pas, je ne le désire même pas, je m'ennuie avec Vous.
Peut-être même que je ne crois pas en Vous. Mais regardez-moi en passant.
Abritez-vous un moment dans mon âme, mettez-la en ordre d'un souffle, sans en avoir l'air, sans rien me dire.
Si Vous avez envie que je croie en Vous, apportez-moi la foi. Si Vous avez envie que je Vous aime, apportez-moi l'amour. Moi, je n'en ai pas et je n'y peux rien. Je Vous donne ce que j'ai : ma faiblesse, ma douleur. Et cette tendresse qui me tourmente et que Vous voyez bien... Et ce désespoir... Et cette honte affolée...
Mon mal, rien que mon mal...
C'est tout ! Et mon espérance !

(Notes intimes)

 

Chant de Pâques

Samedi Saint

Alleluia ! Fais, ô soleil, la maison neuve !
Mes soeurs, que chacune se meuve
Avec des mains de ménagère et des doigts gais...
C'est Pâques ! Jetons hors les poussières obscures,
Frottons de sable fin les clefs et les serrures,
Pour que la porte s'ouvre en paix.

Cirons doux, cirons vif les battants des armoires,
La fenêtre en rit dans leurs moires !
Frottons ! qu'elle se mire au luisant du parquet.
Vêtons-lui ses rideaux de fraîche mousseline...
Quel ouvrage ! A-t-on cuit le gâteau d'avelines
Et mis sur la table un bouquet ?

Alleluia ! Nous avons fini d'être mortes,
De jeûner, de fermer nos portes,
Le coeur clos et gardé par les effrois pieux.
Le prêtre a délivré la flamme et les eaux folles,
Notre âme sort et s'amuse dans nos paroles
Et notre jeunesse en nos yeux.

Ouvre tout grand la porte à la Semaine Sainte.
Mon coeur en moi sautille et tinte
Ainsi qu'une clochette en or vif qui se tut
Et s'en revient de Rome après les temps mystiques
Me donner l'envolée et le ton des cantiques
Pour l'allégresse du salut.

Mais avec ma corbeille il faut que je m'en aille
Chercher les oeufs frais dans la paille...
Aux vignes d'alentour ont fleuri les crocus
En rondes d'or et tenant leurs mains verdelettes
J'ai vu dans les fossés des nids de violettes
Et des coucous sur les talus.

Les poules ont pondu très loin dans la campagne.
Dans le matin qui m'accompagne ?
Venez-vous-en seul avec moi, mon bien-aimé...
Quelle parole avant d'y penser ai-je dite ?
Où donc est ce bien-aimé-là, dis, ma petite ?
Qui d'un tel nom as-tu nommé ?

Est-ce Jésus, ô moi qui ne connais point d'homme ?
Le Dieu martyr que dans son somme
Hier nous avons veillé toute la nuit au coeur,
Pleurant d'amour sur son tombeau, de deuil voilées ?
Est-ce le Printemps doux et ses graines ailées
Qui nous a soufflé dans le coeur ?

Mon bien-aimé, ce n'est qu'un mot, ce n'est personne.
Mais de l'avoir dit je frissonne
Et je suis parfumée et je suis en rumeur
Comme une fiancée au roi qui l'aime offerte,
Je frémis et me sens comme la terre, ouverte
Toute grande aux pieds du semeur.

Quel germe au loin flottant va me voler dans l'âme ?
Quel est le grain qu'elle réclame
Pour être avec les fleurs une fleur de l'été
Et pour porter des fruts quand passera l'automne ?...
Il est doux, invisible et léger, il chantonne
A travers le vent enchanté.

Qu'est-ce que le Printemps, ô Jésus, mon doux Maître ?
L'Ange des révoltes peut-être
Qui change d'un regard et la terre et les eaux
Pour me séduire et m'agite neuve et rebelle,
- Moi qui devrais vous être une calme chapelle-
Ainsi que l'herbe et les rameaux.

Ah ! de lui maintenant pourras-tu me défendre ?
O Christ, il te fallait l'attendre
Sur ta croix de salut tous les jours sans guérir
Et me faire couler sur le coeur, de tes plaies,
Ton sang, pour que cherchant tes épines aux haies,
A tes pieds j'adore mourir.

Mais ce matin que l'Ange a remué la pierre,
O Toi debout dans la lumière,
Ressuscité de l'aube aux pieds couleur du temps,
Toi qui dans le jardin as rencontré Marie
Que feras-tu, jardinier de Pâques fleuries,
Pour me défendre du Printemps ?

(Les Chansons, 1907

 

Chant de Noël

Noël ! Noël !
Des clochetons !
Noël ! Noël !
Tous les bourdons
Sautent en choeur jusqu'à la lune,
Noël ! Noël !
Il neige doux,
Noël ! Noël !
Des anges flous,
Emmitouflés, dans la nuit brune,
Sonne, sonnez, sonne, allez donc,
Mes belles cloches, dig, ding, dong !

Dos contrefait,
En capeluche
De blanc duvet,
Chante la bûche...
Les flammes font la ronde autour,
En manteaux vifs
Et décoiffées...
Sus aux hâtifs
Châteaux des fées !
Le nain rouge grimpe à la tour
Pour délivrer sa dame rose.
Hui !... Frou !... tout se métamorphose.

Noël ! venez,
La table fume.
Ca, joyeux nez,
Renifle, hume !
C'est la fête au fond des escargots
Et dans le jus
Sacré de l'oie...
Vive Jésus !
Et vive joie,
Vous, ô recluses des fagots,
Bouteilles, vieilles mal peignées
En robe de fils d'araignées !

Sans but ni choix,
Ris et paroles,
Tous à la fois
En suites folles
Font des zigzags de papillons.
Noël ! Noël !
Le coeur nous saute,
Noël ! Noël !
Dans la nuit haute,
Jusqu'au battant des carillons...
L'esprit des belles maisonnées
Rit au faîte des cheminées.

La mère rit,
Le père joue,
Le tout petit
Court, se secoue.
Mais notre beau soldat s'assoit
Tout rouge et bleu
Près de grand'mère ;
Le Roi du feu
Les considère
Et s'esclaffe de ce qu'il voit.
Mais il cherche... "Où me l'a-t-on mise ?..."
Avec son promis la promise.

Heu ! crois-je pas
Qu'en l'ombre on cause ?
Que dit-on bas ?
Vers ou bien prose
D'un cantique du temps passé ?
L'air est joyeux,
Les mots sont tendres,
Plus neufs, plus vieux
Que flamme et cendres...
Bûche, menons aux fiancés,
Braises, petites voix bénies,
Le choeur léger des bons génies...

Des clochetons !
Noël ! Noël !
Tous les bourdons
Sautent en choeur jusqu'à la lune,
Noël ! Noël !
Il neige doux,
Noël ! Noël !
Des anges flous,
Emmitouflés, dans la nuit brune,
Sonne, sonnez, sonne, allez donc,
Mes belles cloches, dig, ding, dong !

[...]

Hui !... Les maisons
S'ouvrent ensemble.
Sur les tisons,
Un follet tremble
Et meurt après un petit bond.
Chacun vous prend
Sa pélerine.
Les mères-grand
En capeline
Tournent la clef et puis s'en vont.
Le long des seuils muets et ternes,
Il trotte menu des lanternes.

Noël ! Soudain luit un cortège
Vers le lointain
Château de neige
Aux tours sonnantes de cristal
Qui dans la nuit
Vibre et flamboie.
Déjà bruit
De vaste joie
La porte du palais natal
Où le roi dort... "Dodo la Rose."
Avec une si douce pose.

Là cent beaux airs
Pleins de louanges
Coulent tout clairs
Du sein des anges ;
Trompes d'argent, violes d'or
Chantent d'amour
Dans la nuit noire,
Chantent autour
Du fils de gloire,
Jésus notre Sire qui dort ;
Cent lustres, là, que l'encens voile,
Bercent leurs corbeilles d'étoiles.

Eblouissant,
Le choeur des cierges
Monte et descend,
Telles des vierges,
Les degrés du trône... Noël !
Noël ! Joyeux
Dans la lumière
Le peuple aux cieux
Suit sa prière
Et rit à son Emmanuel.
Les prêtres dorés, à voix basse,
Haut les mains, appellent sa grâce.

Simples de coeur
Qui, l'ange en tête,
De l'âtre au choeur
Menez la fête,
Bénis de Dieu qui l'avez vu.
Bel et mignon
Petit qu'on choie,
- Quel compagnon !
De quelle joie ! -
Priez pour le coeur dépourvu
Qui dans la nuit émerveillée
Poursuit son amère veillée.

(Les Chansons

 

Vision, 1920

I.

Quand j’approcherai de la fin du Temps,
Quand plus vite qu’août ne boit les étangs,
J’userai le fond de mes courts instants ;

Quand les écoutant se tarir, en vain
J’en voudrai garder pour le lendemain,
Sans que Dieu le sache, un seul dans ma main ;

Quand la terre ira se rétrécissant
Et que mon chemin déjà finissant
Courra sous mes pieds au dernier versant ;

Quand sans reculer pour gagner un pas,
Quand sans m’arrêter, ni quand je suis las,
Ni dans mon sommeil, ni pour mes repas ;

Quand, le cœur saisi d’épouvantement,
J’étendrai les mains vers un être aimant
Pour me retenir à son vêtement...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Quand de jour en jour je perdrai la faim,
Je perdrai la force et que de ma main
Lasse de tenir tombera le pain ;

Quand tout sur ma langue aura mauvais goût,
Quand tout dans mes yeux pâlira, quand tout
Me fera branler si je suis debout ;

Quand mes doigts de tout se détacheront
Et que mes pensers hagards sous mon front
Se perdront sans cesse et se chercheront ;

Quand sur les chemins, quand sur le plancher,
Mes pieds n’auront plus de joie à marcher ;
Quand je n’irai plus en ville, au marché,

Ni dans mon pays toujours plus lointain,
Ni jusqu’à l’église au petit matin,
Ni dans mon quartier, ni dans mon jardin ;

Quand je n’irai plus même en ma maison,
Quand je n’aurai plus pour seul horizon
Qu’au fond de mon lit toujours la cloison...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Quand les voisines sur le pas
De la porte parleront bas,
Parleront et n’entreront pas ;

Quand parents, amis, tour à tour,
Laissant leur logis chaque jour,
Dans le mien seront de retour ;

Quand dès l’aube ils viendront me voir
Et sans rien faire que s’asseoir
Dans ma chambre attendront le soir ;

Quand dans l’armoire où j’ai rangé
Mon linge blanc, un étranger
Cherchera de quoi me changer ;

Quand pour le lait qu’il faut payer,
Quelqu’un prendra sans m’éveiller
Ma bourse sous mon oreiller ;

Quand pour boire de loin en loin,
J’attendrai, n’en ayant plus soin,
Que quelqu’un songe à mon besoin...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Quand le soleil et l’horizon
S’enfuiront... quand de la maison
S’enfuiront l’heure et la saison ;

Quand la fenêtre sur la cour
S’éteindra... quand après le jour
S’éteindra la lampe à son tour ;

Quand, sans pouvoir la rallumer,
Tous ceux que j’avais pour m’aimer
Laisseront la nuit m’enfermer ;

Quand leurs voix, murmure indistinct,
M’abandonnant à mon destin,
S’évanouiront dans le lointain ;

Quand cherchant en vain mon salut
Dans un son, je n’entendrai plus
qu’au loin un silence confus ;

Quand le froid entre mes draps chauds
Se glissera jusqu’à mes os
Et saisira mes pieds déchaux ;

Quand mon souffle contre un poids sourd
Se débattra... restera court
Sans pouvoir soulever l’air lourd ;

Quand la mort comme un assassin
Qui précipite son dessein
S’agenouillera sur mon sein ;
Quand ses doigts presseront mon cou,
Quand de mon corps mon esprit fou
Jaillira sans savoir jusqu’où...

Alors, pour traverser la nuit, comme une femme
Emporte son enfant endormie, ô mon Dieu,
Tu me prendras, tu m’emporteras au milieu
Du ciel splendide en ta demeure où peu à peu
Le matin éternel réveillera mon âme.

II.

O mon âme, est-ce toi que j'ai si longtemps eue ?
Cachée entre mes os, captivée dans mon corps
Sans pouvoir te l'ouvrir, sans t'avoir jamais vue
A travers ma poitrine et que voilà dehors ?

Toi qui restas, fruit lent d'une graine profonde,
Tout le temps de ma vie à mûrir dans mon flanc
Et que d'un rude effort la mort a mise au monde,
Te voilà donc, mon âme, ô nouveau-né tremblant !

Te voilà donc, mon âme ! O pauvre créature,
Comment ai-je bien pu te croire si longtemps
Presque sage, presque fervente, presque pure ?
Comment me suis-je fait ces contes imprudents?

Et maintenant, il faut, mon misérable ouvrage,
Toi que j'ai fait de nuit, qu'on t'examine au jour.
Qu'es-ce que Dieu va dire ? Auras-tu le courage
De laisser jusqu'à Lui s'élancer ton amour ?

Toute confuse encor de m'être découverte,
Entre! Pour le toucher tu n'as qu'à faire un pas.
Par la porte du ciel devant toi grande ouverte,
Entre, cours à ton Père, entre... - Je n'ose pas!

Comment m'avancerai-je à travers cette fête,
Parmi les saints autour du ciel assis en rond,
A pas lents et portant mon péché sur la tête
Pendant que tous ensemble ils me regarderont?

Comment affronterai-je une telle assemblée,
Moi qui sur terre, hélas ! pauvrette que je suis,
Me suis cachée aux gens, par un souffle troublée,
Comme le rossignol qui chante au fond des nuits?

Je n'ose pas... O Dieu, qu'il était plus facile
De te trouver sur terre et d'approcher de Toi
En entrant à l'église, en ouvrant l'EvangiIe,
Et même, sans changer de place, au fond de moi...

Qu'il était plus facile ailleurs qu'en ton royaume
De se blottir entre tes bras comme un enfant
Dont le coeur bat d'effroi pour le moindre fantôme
Et s'enfuit dans le coeur qui de tout le défend.

Si je n'avais trouvé personne à l'arrivée
Que Toi seul, ô mon Père, au seuil de ta maison,
Je t'aurais appelé, Toi tu m'aurais sauvée.
Ne t'ai-je pas connu sur terre en oraison?

Mais maintenant comment atteindrai-je ton ombre,
O mon Seigneur, quand tant de saints grands et petits,
Ces papes, ces docteurs, ces évêques sans nombre
Remplissent devant Toi l'effrayant Paradis?

Quand tant de pèlerins, de moines et de nonnes,
Tant d'ermites, de confesseurs, de pénitents,
Serrés autour de Toi, portent haut leurs couronnes
Et traînent dans le ciel leurs manteaux éclatants ?

Eux qui pour leur salut résolus à tout vendre
S'empêchaient de manger, de boire, de dormir,
De rire, de chanter, de regarder, d'entendre,
Ces saints, les voilà tous et je me sens frémir.

Quand je les rencontrais l'un ou l'autre sur terre,
J'en avais peur, je cachais vite mes pensers,
Mes rêves, mes amours à leur regard austère
Et le monde était grand quand ils étaient passés!

Et maintenant les voilà tous ! Et moi, la folle,
Je tremble sur le seuil comme un mauvais enfant
Qui va tomber aux mains de ses maîtres d'école,
Seul, et qu'aucune mère auprès d'eux ne défend.

Ah! peutétre en est-il moins élevés en gloire,
De tout juste sauvés, de simples braves gens,
Qui de quelque misère ont gardé la mémoire
Et seraient pour la mienne un peu moins exigeants ;

Mais ils n'osent rien dire, hélas ! et le ciel crie
Autour de moi comme les gardes d'un palais
Après un va-nu-pieds, comme en la bergerie
I-es bergers, sus au loup!... Entends-les ! Entends-les!

III.

Quelle est cette pauvresse ? Où va cette inconnue ?
Est-ce ici ? De quel droit?
Par quel chemin est-elle à la porte venue
Par le large ou l'étroit ?

Elle a pris au hasard sans demander sa route
Le premier qui passait.
Le vent l'a dirigée. Où va le vent? Sans doute
Quelque diable le sait.

Elle a suivi le vent à travers la nature
En chantant sa chanson.
Au vent elle a semé sa graine à l'aventure.
Quelle fut sa moisson?

Au lieu de ramasser péniblement sa gerbe,
Pas à pas, grain par grain,
Elle a laissé sans soin pousser sa mauvaise herbe
Et son coeur en est plein.

Elle a passé ses beaux matins à ne rien faire,
Et ses soirs à rêver,
Comme Si nous n'avions Seigneur pas d'autre affaire
Et pas d'âme à sauver.

Elle a mangé son saoul, dormi tout à son aise,
Usé son superflu ;
Sans règle qui l'arrête et sans joug qui lui pèse,
Elle a ri, chanté, lu.

Elle s'en est allée aimant tout au passage
Aujourd'hui le beau temps,
Demain la pluie, un jour la chambre étroite et sage,
Un jour les quatre vents ;

Un jour les gens de bien, les maîtres véridiques,
Les héros et les saints ;
Un jour les têtes à l'envers, les hérétiques,
Les fous, les assassins ;

Aujourd'hui le silence, aujourd'hui la parole;
Aujourd'hui la raison ;
La chimère, aujourd'hui, comme une souris folle
Qui trotte en la maison;

Aujourd'hui le danger caressant d'être aimée
Qui sait par quel passant ;
Aujourd'hui le danger de rester enfermée
Qui sait en quel absent...

Et quelquefois aussi Toi Seigneur... Dans cette âme
Gaspilleuse d'amour,
Tu passas comme un autre, un caprice de femme
Te l'ouvrit à ton tour.

Et ta bonté, mon Dieu, par cette porte basse,
Comme un pauvre homme entra
Pour s'emparer de sa brebis folle d'espace
Que l'espace égara.

Comme elle se laissait lier sans se défendre
Par la moindre amitié,
Tu te fis son ami Toi-même pour la prendre,
O divine Pitié !

Tu savais qu'à son coeur tantôt fier, indocile,
Et tantôt abattu,
Tu savais trop combien il était difficile
D'atteindre la vertu.

Et tu la pris Sur ton épaule, comme un homme
Soulève son petit
Pour qu'au pommier trop haut il attrape la pomme
Que Septembre y pendit...

Tu l'as portée en vain. Au rameau qui s'abaisse
Qu'a-t-elle su saisir ?
Des feuilles, pas un fruit, nulle oeuvre, sa mollesse
S'en tenant au désir.

Ah ! Dis-le maintenant, dis-le ! Serait-il juste,
Qu'ayant perdu son temps
Et ta grâce, cette âme ait le salaire auguste
Des Serviteurs prudents ?

Nous avons de vertus rempli chaque seconde
Pour t'apporter enfin
Un peu de pénitence en revenant du monde,
Père, sera-ce vain?

Si tous les vagabonds que la mort nous ramène
Entrent tout droit ici,
Vraiment, Seigneur, vraiment ce n'était pas la peine
De nous lasser ainsi.

Le ciel est aux vaillants qui livrent la bataille,
C'est Toi qui nous l'as dit.
Nous t'avons cru, Seigneur... Alors qu'elle s'en aille
De notre Paradis.

IV.

Mon Dieu, mon Dieu, c'est vrai! D'eux je ne Suis pas digne,
Je le sais.
Ce qu'ils disent, c'est vrai!
Crois-les... Je me résigne,
Je m'en vais.

Où?... Chez ton ennemi?... Mais il faut pour lui plaire
Te haïr !
Il sait bien que je t'aime, il criera de colère
Sans m'ouvrir.

Où? De nouveau sur terre avant que l'on ne sonne
Mon convoi ?
Mais pour m'y recueillir qui m'attendra? Personne...
Où?... chez moi?...

Las ! de chez moi chassée à jamais par les cloches,
Si je vis,
J'aurai besoin de pain et de linge, et mes proches
M'ont tout pris.

J'aurai besoin d'amour... Les miens, de mon cadavre
Ont grand soin,
Mais de mon coeur déjà les leurs que le deuil navre
Sont si loin!

Mes amis... O mon Dieu, lesquels m'auront aimée?
Qui, dis-moi,
Aura su me nourrir quand j'étais affamée ?
Qui, sauf Toi ?

Lequel donc entendit sauf Toi bouger ma peine
Dans mon coeur ?
Lequel me rassura quand la vie incertaine
M'a fait peur?

Qui, sauf Toi fut ma paix, mon asile, ma joie ?
Tout mon bien !
Sans Toi, si de ton coeur mon péché me renvoie,
Qu'ai-je ?... Rien !

Et c'est juste pourtant... Je m'en vais... Où ?... N'importe !
Loin de Toi !...
Ah ! ne me laisse pas m'en aller! A la porte,
Retiens-moi.

Es-tu pareil à tous les autres ? On m'enterre
Sans souci.
Vas-tu m'abandonner a ma mort solitaire,
Toi aussi ?

Souviens-toi... Nous avons tous deux fait route ensemble
Si souvent,
Toi, portant ta croix lourde et moi, d'un pas qui tremble,
Te suivant.

Dans le creux de ta main j'allais boire l'eau vive
Le matin ;
Le soir tu m'appelais dans la paix attentive
Du jardin;

Et sous les noisetiers seuls assis côte à côte
Un moment,
Nous causions comme entre eux une femme et son hôte,
Doucement.

Et j'étais si joyeuse à tes pieds, moi, pauvre être,
D'accourir
Que pour te voir sans fin j'avais hâte, ô mon Maître,
De mourir...

Et je n'étais rien, rien, non, mon Dieu, rien qui vaille
Ou je mens !
Tu savais bien que je tournais comme une paille
A tous vents ;

Tu savais qu'en mon coeur l'amour changeait de place,
Et pourtant
Tu m'aimais bien... De moi, ta vue est-elle lasse
Maintenant?

Ah! Si comme le mien ton coeur suit qui l'entraîne
En tout lieu,
S'il vient, donne, reprend, s'enfuit, est-ce la peine
D'être Dieu ?

Ne m'abandonne pas comme un autre à cette heure,
Dans l'effroi.
Je n'ai pas de chemin, je n'ai pas de demeure
Hors de Toi...

Et tes saints ont raison pourtant. Il faut les croire.
Ils font bien
De me chasser de leur royaume et de leur gloire
Comme un chien.

Leur royaume... Est-ce là ce qui me fait envie ?
O mon Dieu,
Tu sais bien qu'il suffit d'un peu d'ombre à ma vie,
Rien qu'un peu.

Que je n'ai pas besoin de gloire et presque même
Pas besoin
De leur bonheur trop grand pour moi pourvu que j' aime
Dans un coin.

Qu'on les loue à jamais, qu'à jamais on m'oubhe,
A jamais,
Puisqu'il faut que ta verge à leurs yeux m'humilie,
Seigneur, fais!

Je n'ai pas mérité de fixer ma prunelle
Sur leurs cieux :
Soit ! éteins à jamais la lumière éternelle
Dans mes yeux.

Je n'ai pas mérité d'entendre leur cantique :
A jamais,
Soit ! jette sur mes sens un silence hermétique,
Noir, épais.

Mais dans ton sein garde mon coeur à tout le monde
Bien caché,
Comme un petit oiseau qui dans ta main profonde
S'est niché.

Un grésil à tes pieds tombé de quelque globe,
Un fétu,
Un duvet que le vent dans un pli de ta robe
A perdu.

Je ferai si peu d'ombre, ô Dieu, dans ta lumière
Que, bien sûr,
Les saints ne me verront pas plus qu'une poussière
Dans l'azur.

Mais Toi qui me verras en Toi comme une tache,
Nuit et jour,
Si j'offense ta vue, à son refuge arrache
Mon amour.

Ecarte-moi du pied ou plutôt sur mon âme,
Peu à peu,
Efface mon péché. N'as-tu pas de la flamme
Et du feu?

Appelle la douleur, dis un mot, fais un geste,
Seigneur, fais !
Fais-moi souffrir, nettoie en moi tout ce qui reste
De mauvais.

Vite, ne laisse rien en moi qui te déplaise,
O mon Roi !
Fais-moi vite sourfrir mais viens dans la fournaise
Avec moi.

 

A mâtines (Fragment)

Vêts-moi, Père ! Je n'ai ni chaussures, ni bourse.
Donne-moi ce qu'il faut pour reprendre ma course.

Baigne mon âme en l'innocence du matin,
Dans le bruit de la source et dans l'odeur du thym ;

Fais couler sur mes mains le ciel rose et l'arôme
Tendre du jeune jour pour que mon oeuvre embaume ;

Donne à ma voix le son transparent des ruisseaux ;
Donne à mon coeur l'essor ingénu des oiseaux ;

Verse le calme ailé des brises sur ma face,
En mes yeux la candeur immense de l'espace ;

A mes pieds nus parmi les herbes en émoi
Prête un pas large et pur pour m'en aller vers Toi.

Et par les prés flottants voilés de mousselines,
Par le recueillement limpide des collines,

Mène-moi dans le haut et lumineux versant,
Aux cimes d'où l'eau vive éternelle descend.

Conduis-moi lentement seul à travers les choses
Le long des heures tour à tour brunes et roses,

Seul avec Toi, du ciel aspirant tout l'espoir,
De la paix du matin jusqu'à la paix du soir.

 

A laudes

Seigneur, soyez béni pour le soleil ! Soyez
Béni pour le matin qui rit dans les foins roses,
Pour les petits chemin sonores et mouillés,
Pour le bruit qui s'éveille autour des portes closes ;
Seigneur, soyez béni pour tout, par toutes choses.

L'aube a touché mes cils et je me suis levé ;
J'ai trempé mon coeur lourd dans la brume divine ;
J'ai bu dans la fontaine et je m'y suis lavé ;
J'ai parfumé mes doigts aux buissons d'aubépine...
Les longs troupeaux sonnants vont en file argentine.

Tinte clair ! Tinte gai ! Sonne le beau matin !
Je m'en vais dire une grand'messe en la campagne.
Un coquelicot neuf sera mon sacristain,
L'enfant de choeur mal défripé qui m'accompagne,
Et j'aurai pour calice un lis de la montagne.

Mes chers frères, offrez vos oeuvres au Bon Dieu.
Toi l'abeille ton miel, toi le buisson tes baies,
Toi le ruisselet tes eaux, toi chèvre ton lait bleu,
Toi brebis ta toison qui fait l'aumône aux haies,
Toi mauve ton sommeil pour endormir les plaies.

Et vous les fainéants, cigales, papillons,
Oisillons qui musez sans même chercher proie
Et moi-même, pécheurs qui nous éparpillons
En tirelis, nous, bons à rien, que nul n'emploie,
Offrons notre chanson légère et notre joie.

Puis, dès la messe dite, au bois je m'en irai
Chercher Dieu pour qu'il sème en ce coeur sans ressources
Et si j'ai les yeux purs au bois je trouverai,
Gardant son Agneau blanc, attentive à mes courses,
Notre Dame Marie assise au bord des sources.

(Les Heures)

 

A prime

Père, porte mon âme en son insouciance
Jusqu'où tu veux et qu'elle dorme dans ta main
Sans demander le sens et le but du chemin.

Qu'elle soit, n'ayant plus ni dessein, ni science,
Légère, détachée et joyeuse au réveil
Comme les moucherons qui dansent au soleil.

Détourne d'elle une inquiète défiance
Qui mesure avant toi le fil de l'avenir
Et qui pèse l'espoir avec le souvenir ;

Et l'analyse accroupie en la conscience,
Dont l'ongle sans repos fouille de son labour
L'ombre, l'ombre de l'ombre et n'y fait pas de jour.

Je m'abandonne à Toi, divine Sapience ;
Ma force sera prête à l'heure du besoin
Comme un manteau d'enfant dont la mère a pris soin.

Je ferai ce que tu voudras, de confiance,
J'espère tout, mon Dieu, tu règnes sur le Bien.
Tu règnes sur le Mal et je n'ai peur de rien.

Ce que j'attends, je l'attends sans impatience,
Ô mon Père, ô ma Mère, ô mon unique foi !
Au destin qu'il me faut, loin ou près, porte-moi.

Tu vois le Temps et tout s'offre à ta prescience:
Les fruits en moi comme le germe dans le grain.
Tu connais ma fatigue, et ma soif, et ma faim...

Et ton enfant n'a pas besoin d'expérience.

 

A tierce

Mon Dieu, enseigne-moi ta voie.
Ps. 118


Rien n’est vrai que d’aimer... Mon âme, épuise-toi,
Coule du puits sans fond que Jésus te révèle
Comme un flot que toujours sa source renouvelle
Et déborde, poussée en tous sens hors de moi.

Quels usages prudents te serviront de digue ?
Donne tout ! Donne plus et sans savoir combien.
Ne crains pas de manquer d’amour, ne garde rien
Dans tes mains follement ouvertes de prodigue.

Qu’aimeras-tu ? Quel temps perdrons-nous à ce choix ?
Aime tout ! Tout t’est bon. Sois aveugle, mais aime !
Le plus près, le plus loin, chacun plus que toi-même
Et, comment ce miracle, ô Dieu, tous à la fois.

Celui qui t’est pareil, celui qui t’est contraire.
Et n’aime rien uniquement pour sa beauté :
L’enchantement des yeux leur est trop vite ôté,
Du charme d’aujourd’hui demain te vient distraire.

N’aime rien pour ses pleurs : les larmes n’ont qu’un jour,
N’aime rien pour son chant : les hymnes n’ont qu’une heure...
Ô mon âme qui veux que ton amour demeure.
Aime tout ce qui fuit pour l’amour de l’amour.

Aime tout ce qui fuit sur la terre où tu passes,
Le long de ton chemin aveugle et sans arrêts
Les herbes des fossés, les bêtes des forêts,
Les matins et les soirs, les pays, les espaces.

Aime, l’enthousiasme est fort comme la mer
Qui d’un seul mouvement emporte les navires.
Laisse aller tes destins au fil de ses délires
Sans goûter si le flot qui te pousse est amer.

Rien n’est vrai que d’aimer, mon âme, et d’être dupe.
Si tu cherches un coeur où reposer ton front
Et si tu te sens lasse au bout de quelque affront,
Qu’est-ce que cet amour que son gain préoccupe ?

Ô prêteuse sans fin de biens jamais rendus,
Laisse abuser chacun de ta folle abondance,
Tant que jetés au vent de l’amour sans prudence,
Ta paix, tes jours, ta force et ton coeur soient perdus.

Tu pleures ?... Tu rêvais un plus juste partage ?
Quels cris en toi sous le sourire du pardon !
Tu souffres ?... Tu n’as fait que la moitié du don :
Le remède d’aimer est d’aimer davantage.

Donne-moi tellement que tu n’existes plus
Et que dans ton secret, ton silence, ton ombre,
Rien ne bruisse plus qu’autrui, ce coeur sans nombre,
Son mal, sa fièvre, au lieu de ton coeur superflu.

Tu ne vis plus... C’est lui qui t’enivre et te mène
Hors de ton bonheur pâle au sien qu’il veut saisir.
Tu n’as plus de désir que sans fin son désir...
Va !... Tu n’as plus de peine au monde que sa peine !

Qui pourra maintenant retrouver ta douleur ?
Rien n’en reste, rien, rien qu’un chant d’oiseau sublime.
Ah ! quelle délivrance est au fond de l’abîme !
Voici ma joie avec son glaive de vainqueur.

Rien n’est vrai que d’aimer, ô mon âme, mon âme !
Qui te reposerait du poids de ton soleil ?
Ni l’ombre de la nuit, ni l’ombre du sommeil,
Ni le temps qui s’enfuit léger comme une femme.

Rien n’est vrai que d’aimer et que d’aimer toujours !
Tes aimés passeront mais ton amour demeure
Malgré les renouveaux qui te changent de leurre
Et les petites morts des petites amours.

Et tant qu’il y aura des vivants, d’heure en heure
Menant leur sort à la rencontre de ton sort
Ou t’ayant devancée au delà de la mort...
Toi-même, disparais, mais ton amour demeure !

Mon amour ! Mon amour ! quand ce coeur arrêté
Ne te contiendra plus... à ta source première,
À Jésus remontant d’un grand jet de lumière,
Mon amour, sois mon Dieu toute l’éternité !

 

A none

Le chemin plat et gris où pousse une herbe rase
Traîne indéfiniment deux ornières de vase ...
C'est un chemin d'automne avec de hauts chardons,
Et le Pâtre y conduit son troupeau de moutons
Nombreux, sales, serrés, avec le nez en terre.
Ce leur est un chemin d'autant plus salutaire
Qu'il va tout droit en plaine, à l'opposé des bois
Où l'on dit qu'en hiver le loup rôde parfois.
Ici, des chaumes secs, et là, des palissades,
Par un vent aigre et sous un ciel des plus maussades.
C'est un très bon chemin correct et sans danger.
Quand on y est, on y trouve de quoi manger
Et les moutons - l'air de moudre une patenôtre -
S'en vont par là broutant dans les pas l'un de l'autre.

Moi, la chèvre, je suis le surplus du troupeau
Et je m'ennuie avec ces gens de tout repos
Qui font tout bonnement tous une même chose.
Je m'ennuie à mourir sur ce chemin morose.
Je n'aime pas - j'en ai le cerveau courbatu -
Marcher en foule ainsi sur un terrain battu ;
Je n'aime pas brouter l'herbe déjà tondue,
Ce petit foin sans goût, sans fleur inattendue ...
Rien de nouveau, rien, rien ...
Tout est toujours pareil,
Pas même, pour changer, de l'ombre et du soleil,
Pas un obstacle au loin sur la campagne glabre,
Qu'on devine et qui fait que d'avance on se cabre ...

Aussi dès que le Pâtre, en son grand manteau bleu
Rempli de vent cherche l'espace et rêve un peu,
Je m'échappe, je cours à travers la campagne,
Je bondis pour trouver quelque peu de montagne,
Je grimpe à des talus très hauts de chemin creux.
On est très bien tout seul, sans moutons, si loin d'eux
Qu'ils semblent tout au fond du val des pierres grises.
Les thyms inviolés ont des saveurs exquises ...
Là, je m'empêtre en la broussaille qui sent bon,
Avec la viorne, avec la ronce, vrai crampon.
Un brin d'eau luit au creux de quelque pierre fraîche
Et voilà que j'ai soif tout d'un coup ... je la lèche,
Je cours, je broute ici, puis là ... je perds du temps,
Je hume l'odeur froide et sauvage des vents ;
Je ne fais point de mal mais je fais à ma tête.
C'est juste assez pour se sentir le coeur en fête
Et j'ai tout oublié, les brebis et les loups,
Et le Pâtre qui rêve avec des yeux si doux.

Mais lui, le pauvre gars, ne m'a pas oubliée,
Il me croit lasse et par derrière humiliée.
Pour me rendre courage il fait des sifflets doux,
Il m'interpelle avec de petits noms à nous ...
Je l'entends, mais voilà qu'il me reste encore une touffe
De thym, encore une autre ... Et puis en bas j'étouffe
Et je ne descendrai qu'avec l'ombre du soir,
Quand les autres en file iront à l'abreuvoir,
Plus tard ... un peu plus tard ... pas encor' ... tout à l'heure ...
Lui m'appelle, m'appelle avec sa voix qui pleure
Et vraiment je voudrais n'avoir pas entendu,
J'en ai le coeur en amertume tout fondu ...
Puis, tout à coup, las d'appeler, las de m'attendre,
Il a tout laissé là! - Que le loup vienne prendre
S'il veut tous ces moutons dociles, les voilà! -
Par les mauvais sentiers, les ronces, les broussailles,
II se fait mal, il a les pieds nus ... Des pierrailles
Le blessent jusqu'au sang mais il monte toujours,
Il approche, il me voit. Pour tant de méchants tours,
J'endurerai ce qu'il voudra de justes gaules.
Mais il me prend, il m'emporte sur ces épaules,
Puis le voilà qui me dorlote avec des mots
Dont un seul suffirait à guérir tous les maux.
Et je suis triste et si honteuse de ses peines
Que je n'ose plus voir - oh! mes lourdes fredaines! -
Sa face pâle et ses mélancoliques yeux
Et plus ouïr ce ton miséricordieux.
Mais tandis qu'il me porte, en secret je me serre
Sur son cou las un peu plus qu'il n'est nécessaire
Pour mêler une larme à sa pauvre sueur ...

De nouveau le chemin plus morne où sans lueur
Comme un brusque rideau tombe le soir d'automne.
Toujours broutant, serrés, leur herbe monotone,
Les moutons du troupeau n'ont pas du tout bougé.
- Quand sauront-ils vraiment s'ils ont assez mangé! -
Et le pis est - avouons-le pour être honnête -
Qu'un jour c'est sûr, hélas! ce peut être demain,
Je laisserai comme aujourd'hui ce droit chemin
Qui jusqu'en mon remords se traîne et m'exaspère,
Et mon trop faible coeur déjà s'en désespère.
Mais, ô divin Pasteur, si demain je m'en vais,
Poussée à tous hasards d'un caprice mauvais,
Seule ingrate au milieu de ces bêtes fidèles,
Ô Maître, malgré tout, ô Maître, aucune d'elles -
Et vous qui savez tout certes le savez bien,
Vous que je navre et qui ne m'en voudrez de rien -
De ces brebis suivant la route au clair de lune,
Pas une autant que moi, l'indocile, pas une
Ne sait, ô cher Berger, combien vous êtes bon.

Et simplement, je me fie à votre pardon,
Moi rebelle, têtue et bien toujours la même,
Incorrigible, hélas! hélas! mais qui vous aime !

 

A Vêpres

Seigneur, il nous est bon d'être ici (Math 17,4)

Le jour s'apaise. Allons cheminer, ô mon âme,
Exilés dans l'oubli de ce monde, tout seuls,
Sur la terrasse haute où quelque vieille femme
Cueille des fleurs aux branches calmes des tilleuls.

Vois, l'éclat du soleil se tait, le ciel s'efface
Et la plaine à mes pieds semble un étang qui dort.
Pourquoi n'ayant rien fait, mon âme, es-tu si lasse,
Toi qui ne dormiras pas même dans la mort ?

Quelle plaie avais-tu d'où la fièvre s'élance ?
L'arôme du feuillage et des calices clos
De son sommeil épars embaume le silence...
Est-ce le rossignol qui trouble ton repos ?

Dans cet enchantement câlin où s'évapore
La résolution des précises vertus,
Qu'avons-nous égaré, que cherchons-nous encore ?
Quel perfide regret nous a tant abattus ?

Une attente sans but en moi se désespère,
J'ai le mal d'un pays d'où le vent doit souffler.
Où donc est mon pays, la maison de mon père
Et le chemin secret où je veux m'en aller ?

Quelle haleine a flotté qui m'entraîne avec elle
Dans un espoir immense où me voilà perdu ?
Quel amour tout à coup m'environne, m'appelle ?...
Rien ne bouge... ô mon coeur, qu'ai-je donc entendu ?

La paix des alentours est auguste et profonde,
Vois, du bois pâle et bleu de douceur arrosé,
La caresse de Dieu qui s'étend sur le monde ;
Toi-même a clos tes yeux sous l'aile d'un baiser.

Un invisible pas entr'ouvre l'herbe sombre
Et le souffle des champs qui tremblent le soutient...
C'est mon Seigneur, les bras tout grands ouverts dans l'ombre !
Il vient et je défaille à son passage... Il vient...

Seigneur, éloignez-vous de peur que je ne meure.
Eloignez-vous !... Où fuir ?... Ah ! faites ! Prenez-moi !
Tenez-moi contre vous et laissez que je pleure
Est-ce de joie, est-ce de peine, est-ce d'effroi ?

Il m'a pris dans ses mains et j'ai posé la tête
Sur le coeur du Berger ainsi qu'un agneau las.
Et j'y suis bien, sa folle et plaintive conquête,
J'y suis bien et s'il veut je ne bougerai pas.

Demeurons. Il fait bon, Seigneur, sur la montagne.
- Sommes-nous au sommet exalté du Thabor ? -
Demeurons, la nuit monte et lentement nous gagne,
Le soir fuyant s'égare... Ah ! demeurons encor…

Les corolles des champs ont renversé leur vase,
Un baume répandu coule des liserons
Et le ciel infini se noie en notre extase...
Il fait bon, il fait doux, ô Maître, demeurons.

 

A Complies (Fragment)

 

J'entre dans le sommeil, aveugle et sans défense.
O mon Père, voici la clef de ma maison.
Garde tout ce que j'ai, ma vie et ma raison,
Et ta Grâce : le Ciel dont tu me fais l'avance.

Bonsoir, Père ! J'ai mis mes deux mains dans ta main.
Le sommeil - ou la mort - traverse la nuit brève.
Souffle un peu sur la bulle errante de mon rêve
Pour qu'elle apporte en moi mes roses de demain.

Bonsoir, Père ! Tes doigts ont scellé mes paupières,
Le sommeil - ou la mort - s'en vient à pas légers,
Et vers minuit m'appelleront douze dangers.
Mais je m'endors sans crainte en chantant mes prières.

Car je te sais, ô Père, assis à mon chevet,
Et si quelque vertige affole et perd mon âme,
Tu la retourneras vers Toi, comme une femme
Retourne dans le lit son petit qui rêvait.

Je ne suis pas un saint, mon Dieu, pour que tu veuilles
Me bercer dans tes bras et chasser mes frissons.
Je ne suis qu'un enfant, je n'ai que mes chansons
Et je ne vaux pas mieux qu'un oiseau sous les feuilles.

Et je ne sais pourquoi tu m'aimes… les chemins
Me mènent tous à Toi sans lutte, sans secousse;
Le sommeil - ou la mort - glisse dans la nuit douce…
Bonsoir, Père, reçois mon âme entre tes mains.


CHARLES PEGUY (1873/1914)

 

Récite ton chapelet...

 

Récite ton chapelet, dit DIEU,
et ne te soucie pas de ce que raconte tel écervelé :
que c'est une dévotion passée et qu'on va abandonner.

Cette pière-là, je te le dis
est un rayon de l'Evangile :
on ne me le changera pas.

Ce que j'aime dans le chapelet, dit Dieu,
c'est qu'il est simple et qu'il est humble.
Comme fut mon Fils.
Comme fut ma Mère.

Récite ton chapelet : tu trouvera à tes côtés
toute la compagnie rassemblée en l'Evangile :
la pauvre veuve qui n'a pas fait d'études
et le publicain repentant qu ne sait plus son catéchisme,
la pécheresse effrayée qu'on voudrait accabler,
et tous les éclopés que leur foi a sauvés,
et les bons vieux bergers, comme ceux de Bethléem,
qui découvrent mon Fils et sa Mère...

Récite ton chapelet, dit Dieu,
il faut que votre prière tourne, tourne et retourne,
comme font entre vos doigts les grains du chapelet.

Alors, quand je voudrai, je vous l'assure,
vous recevrez la bonne nourriture,
qui affermit le coeur et rassure l'âme.

Allons, dit Dieu, récitez votre chapelet
et gardez l'esprit en paix.

 

...À celle qui intercède.
La seule qui puisse parler de l'autorité d'une mère.
S'adresser hardiment à celle qui est infiniment pure.
Parce qu'aussi elle est infiniment douce...
À celle qui est infiniment riche.
Parce qu'aussi elle est infiniment pauvre.
À celle qui est infiniment haute.
Parce qu'aussi elle est infiniment descendante.
À celle qui est infiniment grande.
Parce qu'aussi elle est infiniment petite.
Infiniment humble.
Une jeune mère.
À celle qui est infiniment jeune.
Parce qu'aussi elle est infiniment mère...
À celle qui est infiniment joyeuse.
Parce qu'aussi elle est infiniment douloureuse...
À celle qui est infiniment touchante.
Parce qu'aussi elle est infiniment touchée.
À celle qui est toute Grandeur et toute Foi.
Parce qu'aussi elle est toute Charité...
À celle qui est Marie.
Parce qu'elle est pleine de grâce.
À celle qui est pleine de grâce.
Parce qu'elle est avec nous.
À celle qui est avec nous.
Parce que le Seigneur est avec elle.

 

PAUL CLAUDEL (1868/1955)

 

La Vierge à Midi

Il est midi. Je vois l'église ouverte. Il faut entrer.
Mère de Jésus-Christ, je ne viens pas prier.
Je n'ai rien à offrir et rien à demander.
Je viens seulement, Mère, pour vous regarder.
Vous regarder, pleurer de bonheur, savoir cela
Que je suis votre fils (fille) et que vous êtes là.
Rien que pour un moment pendant que tout s'arrête.
Midi !
Etre avec vous, Marie, en ce lieu où vous êtes.
Ne rien dire, mais seulement chanter
Parce qu'on a le coeur trop plein,
Comme le merle qui suit son idée
En ces espèces de couplets soudains.
Parce que vous êtes belle, parce que vous êtes immaculée,
La femme dans la Grâce enfin restituée,
La créature dans son honneur premier
Et dans son épanouissement final,
Telle qu'elle est sortie de Dieu au matin
De sa splendeur originale.
Intacte ineffablement parce que vous êtes
La Mère de Jésus-Christ,
Qui est la vérité entre vos bras, et la seule espérance
Et le seul fruit.
Parce que vous êtes la femme,
L'Eden de l'ancienne tendresse oubliée,
Dont le regard trouve le coeur tout à coup et fait jaillir
Les larmes accumulées,
Parce qu'il est midi,
Parce que nous sommes en ce jour d'aujourd'hui,
Parce que vous êtes là pour toujours,
Simplement parce que vous êtes Marie,
Simplement parce que vous existez, Mère de Jésus-Christ, soyez remerciée !

 

JULES SUPERVIELLE 1884/1960

 


Voilà que je me surprends à t'adresser la parole,
Mon Dieu, moi qui ne sais encore si tu existes
Et ne comprends pas la langue de tes églises chuchotantes.
Je regarde les autels, la voûte de ta maison,
Comme qui dit simplement: voilà du bois, de la pierre,
Voilà des colonnes romanes.
Il manque le nez à ce saint.
Et au-dedans comme au-dehors, il y a la détresse humaine.
Je baisse les yeux sans pouvoir m'agenouiller pendant la messe,
Comme si je laissais passer l'orage au-dessus de ma tête.
Et je ne puis m'empêcher de penser à autre chose.
Hélas ! j'aurai passé ma vie à penser à autre chose.
Cette autre chose, c'est encore moi.
C'est peut-être mon vrai moi-même.
C'est là que je me réfugie.
C'est peut-être là que tu es.
Je n'aurai jamais vécu que dans ces lointains attirants.
Le moment présent est un cadeau dont je n'ai pas su profiter.
Je n'en connais pas bien l'usage.
Je le tourne dans tous les sens,
Sans savoir faire marcher sa mécanique difficile.
Mon Dieu, je ne crois pas en toi, je voudrais te parler tout de même.
J'ai bien parlé aux étoiles, bien que je les sache sans vie,
Aux plus humbles des animaux, quand je les savais sans réponse,
Aux arbres qui, sans le vent, seraient muets comme la tombe.
Je me suis parlé à moi-même, quand je ne sais pas bien si j'existe.
Je ne sais si tu entends nos prières, à nous les hommes,
Je ne sais si tu as envie de les écouter.
Si tu as, comme nous, un coeur qui est toujours sur le qui-vive
Et des oreilles ouvertes aux nouvelles les plus différentes
Je ne sais pas si tu aimes à regarder par ici.
Pourtant je voudrais te remettre en mémoire la planète terre
Avec ses fleurs, ses cailloux, ses jardins et ses maisons
Avec tous les autres et nous qui savons bien que nous souffrons.
Je veux t'adresser sans tarder ces humbles paroles humaines
Parce qu'il faut que chacun tente à présent tout l'impossible.
Même si tu n'es qu'un souffle d'il y a des milliers d'années
Une grande vitesse acquise
Une durable mélancolie
Qui ferait tourner encore les sphères dans leur mélodie
Je voudrais, mon Dieu sans visage et peut-être sans espérance
Attirer ton attention parmi tant de ciels vagabonde
Sur les hommes qui n'ont pas de repos sur la planète.
Ecoute-moi ! Cela presse. Ils vont tous se décourager
Et l'on ne va plus reconnaître les jeunes parmi les âgés
Chaque matin, ils se demandent si la tuerie va commencer.
De tous côtés, l'on prépare de bizarres distributeurs de sang de plaintes et de larmes
L'on se demande si les blés ne cachent pas déjà des fusils.
Le temps serait-il passé où tu t'occupais des hommes ?
T'appelle-t-on dans d'autres mondes, médecin en consultation,
Ne sachant où donner de la tête
Laissant mourir sa clientèle ?
Ecoute-moi ! Je ne suis qu'un homme parmi tant d'autres.
L'âme se plait dans notre corps,
Ne demande pas à s'enfuir dans un éclatement de bombe.
Elle est pour nous une caresse, une secrète flatterie.
Laisse-nous respirer encore sans songer aux nouveaux poisons
Laisse-nous regarder nos enfants sans penser tout le temps à la mort.
Nous n'avons pas du tout le coeur aux batailles, aux généraux.
Laisse-nous notre va-et-vient, comme un troupeau dans ses sonnailles,
Une odeur de lait frais se mélant à l'odeur de l'herbe grasse.
Ah ! si tu existes, mon Dieu, regarde de notre côté.
Viens te délasser parmi nous.
La terre est belle, avec ses arbres, ses fleuves et ses étangs,
Si belle, que l'on dirait que tu la regrettes un peu
Mon Dieu, ne va pas faire la sourde oreille
Et ne va pas m'en vouloir si nous sommes à tu et à toi
Si je te parle avec tant d'abrupte simplicité.
Je croirais moins qu'en tout autre en un Dieu qui terrorise.
Plus que par la foudre, tu sais t'exprimer par les brins d'herbe
Et par les jeux des enfants et par les yeux des ruisseaux.
Ce qui n'empêche pas les mers et les chaînes de montagnes.
Tu ne peux pas m'en vouloir de dire ce que je pense
De réfléchir comme je peux sur l'homme et sur son existence
Avec la franchise de la terre et des diverses saisons
Et peut-être de toi-même dont j'ignorerais les leçons
Je ne suis pas sans excuses
Veuille accepter mes pauvres ruses
Tant de choses se préparent sournoisement contre nous
Quoi que nous fassions, nous craignons d'être pris au dépourvu
Et d'être comme le taureau
Qui ne comprend pas ce qui se passe
Le mène-t-on à l'abattoir
Il ne sait où il va comme ça
Et juste avant de recevoir le coup de mort sur le front
Il se répète qu'il a faim et brouterait résolument
Mais qu'est-ce qu'ils ont ce matin avec leurs tabliers pleins de sang
A vouloir tous s'occuper de lui ?

 

FRANCIS JAMMES (1868-1938)

Prière pour aller au paradis avec les ânes

Lorsqu'il faudra aller vers vous, ô mon Dieu, faites
que ce soit par un jour où la campagne en fête
poudroiera. Je désire, ainsi que je fis ici-bas,
choisir un chemin pour aller, comme il me plaira,
au Paradis, où sont en plein jour les étoiles.
Je prendrai mon bâton et sur la grande route
j'irai, et je dirai aux ânes, mes amis :
Je suis Francis Jammes et je vais au Paradis,
car il n'y a pas d'enfer au pays du Bon Dieu.
Je leur dirai : " Venez, doux amis du ciel bleu,
pauvres bêtes chéries qui, d'un brusque mouvement d'oreille,
chassez les mouches plates, les coups et les abeilles."
Que je Vous apparaisse au milieu de ces bêtes
que j'aime tant parce qu'elles baissent la tête
doucement, et s'arrêtent en joignant leurs petits pieds
d'une façon bien douce et qui vous fait pitié.
J'arriverai suivi de leurs milliers d'oreilles,
suivi de ceux qui portent au flanc des corbeilles,
de ceux traînant des voitures de saltimbanques
ou des voitures de plumeaux et de fer-blanc,
de ceux qui ont au dos des bidons bossués,
des ânesses pleines comme des outres, aux pas cassés,
de ceux à qui l'on met de petits pantalons
à cause des plaies bleues et suintantes que font
les mouches entêtées qui s'y groupent en ronds.
Mon Dieu, faites qu'avec ces ânes je Vous vienne.
Faites que, dans la paix, des anges nous conduisent
vers des ruisseaux touffus où tremblent des cerises
lisses comme la chair qui rit des jeunes filles,
et faites que, penché dans ce séjour des âmes,
sur vos divines eaux, je sois pareil aux ânes
qui mireront leur humble et douce pauvreté
à la limpidité de l'amour éternel.

 

LEOPOLD SEDAR SHENGHOR (1906/2002)

Prière de paix, 1945 "hosties noires"

Seigneur, parmi les nations blanches, place la France à la droite du père.
Oh ! je sais bien qu’elle aussi est l’Europe, qu’elle m’a ravi mes enfants comme un brigand du Nord des bœufs , pour engraisser ses terres à cannes et coton, car la sueur nègre est fumier.
Qu’elle aussi a porté la mort et le canon dans mes villages bleus, qu’elle a dressé les miens les uns contre les autres comme des chiens se disputant un os
Qu’elle a traité les résistants de bandits, et craché sur les têtes-aux-vastes-desseins.
Oui Seigneur, pardonne à la France qui dit bien la voie droite et chemine par les sentiers obliques
Qui m’invite à sa table et me dit d’apporter mon pain, qui me donne de la main droite et de la main gauche enlève la moitié.
Oui Seigneur, pardonne à la France qui hait les occupants et m’impose l’occupation si gravement
Qui ouvre des voies triomphales aux héros et traite ses Sénégalais en mercenaires, faisant d’eux les dogues noirs de l’Empire
Qui est la République et livre les pays aux Grands-Concessionnaires
Et de ma Mésopotamie, de mon Congo, ils ont fait un grand cimetière sous le soleil blanc.
Ah ! Seigneur, éloigne de ma mémoire la France qui n’est pas la France, ce masque de petitesse et de haine sur le visage de la France
Ce masque de petitesse et de haine pour qui je n’ai que haine
- mais je peux bien haïr le Mal
Car j’ai une grande faiblesse pour la France

 

EMILE VERHAEREN (1855/1916)

Les Saints

Dreling, dreling,
C'est la fête de tous les Saints.

On en connaît qui sont venus,
- dites, de quels pays d'or et d'ivoire ! -
Depuis des temps que nul n'a retenus,
Dans ma contrée, en sa mémoire.
On en connaît qui sont partis de Trébizonde,
Dieu sait par quels chemins,
N'ayant pour seuls trésors au monde
Que deux lys clairs, entre leurs mains.

Dreling, dreling,
C'est la tête de tous les Saints.

J'en sais de très pauvres, mais très honnêtes,
Là-bas, au fond d'un bourg flamand,
Eloi, Bernard, Corneille, Amand,
Qui font le bien aux bêtes ;
Et quelques-uns laissés pour compte
Aux gens pieux qui vous le content,
En Campine, dans le pays amer,
Par des hommes qu'hallucinait la mer.

Dreling, dreling,
C'est la fête de tous les Saints.

D'autres règnent aux carrefours,
Où les commères les injurient,
A poings tendus, avec furie,
Dès qu'ils ajournent leurs secours ;
Et tels sont gras et tels sont maigres,
Les uns bossus, les autres droits,
Mais tous, revêtus d'or, comme autrefois
Les mages blancs et les rois nègres.

Dreling, dreling,
C'est la fête de tous les Saints.

En voici dont la pauvre image
Orne le môle d'un vieux port
Et que l'orage en ses doigts tord
Sur leur petit socle à ramages ;
D'autres sont là, près du bois sourd,
Dans une niche au creux d'un frêne,
D'où leur tête d'un poids trop lourd
A chu dans l'eau de leur fontaine.

Mais qu'importe qu'ils soient grandis
Ou rabaissés sur cette terre,
Saints de la pluie ou du tonnerre
Ne sont-ils pas au paradis ?
Aussi, pour ne froisser personne, ont-ils choisi
Leur fête en or, au temps précis,
Où les vents d'ouest, par les champs cornent,
Le premier jour du grand mois morne.


(Recueil : Les douze mois)

 

PAUL VERLAINE (1844/1896)

Oh mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour

O mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour
Et la blessure est encore vibrante,
O mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour.

Voici mon sang que je n'ai pas versé,
Voici ma chair indigne de souffrance,
Voici mon sang que je n'ai pas versé.

Voici mon coeur qui n'a battu qu'en vain
Pour palpiter aux ronces du Calvaire,
Voici mon coeur qui n'a battu qu'en vain.

Voici mes yeux, luminaires d'erreurs
Pour être éteints aux pleurs de la prière,
Voici mes yeux, luminaires d'erreurs.

Hélas ! Vous, Dieu d'offrande et de pardon,
Quel est le puits de mon ingratitude,
Hélas ! Vous, Dieu d'offrande et de pardon.

Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur,
Toutes mes peurs, toutes mes ignorances,
Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur.

Vous connaissez tout cela, tout cela
Et que je suis plus pauvre que personne,
Vous connaissez tout cela, tout cela.

Mais ce que j'ai, mon Dieu, je vous le donne.

 

BIENHEUREUSE DINA BELANGER (1896/1929)

Plaintes d'Amour

Jésus, Jésus, quel martyre indicible
De t’aimer tant et de t’aimer si peux !
De ton amour la flamme inextinguible
Brûle en mon âme avec l’ardeur du feu.

Ah ! Que je souffre ! Oui c’est une torture…
Et plus je souffre, oh ! plus j’ai de bonheur !
Toi seul, Jésus, tu sais ce que j’endure…
Garde–moi bien consumée en ton Cœur.

Le jour, la nuit, je languis, je soupire,
Et c’est vers Toi que montent mes élans ;
Ah ! Je t’appelle… Oh ! que je te désire !...
Je pleure… hélas ! encor, toujours, j’attends…

Comme un oiseau prisonnier en sa cage
Je vis sur terre, ô mon divin Époux ;
Oui je voudrais déchirer le nuage
Pour rencontrer ton regard pur et doux.

Jésus, Jésus, je t’aime ! Ah ! que je t’aime !
Ton nom béni seul me fait tressaillir ;
Quand donc enfin, Jésus, mon Bien suprême,
Vais-je t’aimer assez pour en mourir !

J’ai soif de Toi ! d’une soif dévorante,
J’ai faim, j’ai faim de ton amour, de Toi ;
Prends donc pitié de ma fièvre brûlante,
Pour l’apaiser, mon Jésus, viens à moi.

Ah ! que je souffre et que je suis heureuse !
Mon dur martyre est un fleuve de paix ;
Et si ma joie est bien mystérieuse
Le pur amour en a tous les secrets.

Puisqu’il me faut ici-bas encor vivre,
Oui, je le veux, selon ta volonté ;
Anéantie en ton Cœur, je me livre
Aux saints excès, Jésus, de ta bonté.

Et laisse-moi, loin de Toi, sur la terre,
Si tu le veux, durant l’éternité :
Mon seul vouloir, Jésus, c’est de te plaire,
Et tes désirs font ma félicité.

Non, d’un moment, n’abrège pas ma vie,
Ferme l’oreille à mes plaintes d’amour ;
Mais soutiens-moi par ta grâce infinie
En attendant de m’admettre à ta Cour !


Toussaint 1924

 

ANITA CHEVALLIER

Confession

Seigneur, pardonnez-moi si je suis un peu lasse.
Le chemin est souvent trop dur à parcourir.
J'évoque, malgré moi, la douceur de mourir,
Et de connaître enfin votre divine grâce.

Je sais bien que les temps ne sont pas révolus,
Qu'il faut encor lutter pour accomplir sa tâche ;
Que désirer la mort, mon Dieu, c'est déjà lâche,
Et que nos désespoirs vous les avez voulus.

Vous les avez voulus, c'est là le grand mystère,
Et la tentation d'un mur trop douloureux.
Les meilleurs ne sont pas, hélas, les plus heureux,
Parmi les voyageurs qui traversent la terre.

Redites-leur, mon Dieu, que le but est plus haut,
Que la souffrance est un tremplin vers la lumière.
Qu'ils doivent surmonter leur peine coutumière,
Avant d'exécuter l'imprévisible saut.

Secourez les martyrs d'une trop longue épreuve,
Dont le regard craintif se tourne vers le ciel.
Soyez l'espoir unique et providentiel
Qui, de votre immanence, apportera la preuve.

Mais surtout, ô mon Dieu, envoyez des rayons,
Dans le coeur de celui qui ne connaît que l'ombre.
De votre glaive d'or, percez le voile sombre,
Et que vos feux d'amour éclatent par millions.

Je ne suis qu'une enfant, dans votre main divine,
Mais je remets en Vous ma joie et mes douleurs.
Laissez-voi Vous offrir ces émouvantes fleurs,
Afin qu'une âme, encor loin de Vous, s'illumine.

Inspirez-moi les chants arrachés à ma chair,
Dans le secret du coeur comme en divin temple,
Mais qu'à travers mes cris un autre Vous contemples
Et Vous devienne alors et plus proche et plus cher.

Seigneur, pardonnez-moi si je suis importune.
J'ai l'air de commander et j'implore pourtant.
Faites que je m'oublie et qu'en Vous écoutant,
Je sois sûre d'avoir compris une infortune.

Les Harmonies fantasques, (1954)

 

 

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BELLES POESIES

Ecrit par : Turk * phone cards | 11.12.2009

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